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Réaction du Prof. Dr. Zakari TCHAGBALE au document sur l’histoire des TEM

« Histoire des Togolais », l’ouvrage du Pr. Gayibor contesté  

 

L’ouvrage intitulé « Histoire des Togolais » présenté le jeudi 20 avril dernier continue de subir la foudre de contestation de l’élite togolaise tant l’ouvrage semble ne pas répondre aux règles d’objectivité et de vérité. Après le réquisitoire sans ambages du Juriste et Anthropologue Atchadam Tikpi, voici la sentence de son aîné, le linguiste Tchagbalé qui conteste la version consacrée à l’histoire du peuple Tém.  

L’« Histoire des Togolais » est, selon ses concepteurs, le fruit de vingt ans de recherches menées sous la direction du Président de l’Université de Lomé, le Pr. Nicoué Lodjou Gayibor, un Professeur d’histoire. L’ouvrage comporte 1.727 pages réparties en 3 volumes illustrées avec 219 photos, 58 cartes et 79 tableaux.  

Si pour le Pr. Gayibor, cet ouvrage réalisé grâce au soutien de la France, de l’Allemagne, des Etats-Unis, de l’Unesco, de l’OIF, du Centre Culturel Allemand de Lomé et du Centre de Recherches Africaines, a pour objectif de « procéder à une relecture de l’Histoire des peuples du Togo à travers l’image que les gens en ont gardé » et vise à expliquer aux Togolais « ce qui fait d’eux les éléments indissociables d’un même Etat, mieux, d’une nation en gestation », l’Histoire des Togolais est de nature à diviser les Togolais selon le Pr. Tchagbalè, et il appartient à tout patriote « de se battre pour amener le pouvoir à avoir pour notre pays un objectif noble. » Lecture :  

Quelles histoires dans « Histoire des Togolais » !  

1. J’ai été informé de la parution d’un ouvrage intitulé Histoire des Togolais, œuvre d’une commission d’experts dirigée par de hautes sommités scientifiques de l’Université de Lomé. Mon attention a été attirée sur la contestation de certains points que cet ouvrage consacre à l’histoire du peuple tem, contestation ayant pris la forme d’un article publié sur Internet (www.forumhebdo.com) signé de ATCHADAM Tikpi, un juriste et anthropologue. Dans cet article M. Tikpi ATCHADAM, avec toute la précaution qui sied à une démarche scientifique pose des questions sur l’origine kabiyè supposée d’un certain nombre de clans tem, thèse qui reprendrait, selon lui, ce qui s’enseigne déjà à l’école à savoir que le tem serait un parler kabiyè, que les Tem seraient des Kabiyè islamisés, qu’un chef du nom de Kotokro compterait parmi les ancêtres des Tem. En tant que linguiste spécialisé dans la langue tem, je m’en vais étayer quelques interrogations de M. T. Atchadam et m’interroger à mon tour sur l’opportunité d’un tel ouvrage aujourd’hui.
2. Les ancêtres des Tem peuvent-ils compter parmi eux un certain Kotokro ? Assurément non ! Tel que orthographié Kotokro sonne akan (ashanti, fanti, agni, Baoulé, etc.). En akan, kro veut dire village et, souvent, le nom d’une agglomération est composé du nom du fondateur suivi de kro. Kotokro ne serait qu’un toponyme désignant le village fondé par Koto si tant est qu’un personnage tel Koto ait jamais existé. Cela ne peut pas être un patronyme.
Il est possible que Kotokrosoit une transcription maladroite de Kotokouré qui, lui, est un patronyme bien connu en tem. Seulement Kotokouré n’est pas vraiment un nom individuel ; c’est l’anaphorique du nom Adam. Quand on s’appelle Adam on est salué Kotokouré, tout comme quand on s’appelle Boukari, on est salué Garba ou quand on porte le nom Salifou, on est salué Karamoi ou Karakoua. Le nom Kotokouré est le nom de clan de la personne qui a islamisé le premier Adam Tem. Les premières tentatives d’islamisation des Tem se sont faites non pas par des prêches devant des foules, mais d’individu à individu, presque au corps à corps.
Les premiers voyageurs qui ont traversé le territoire tem vers le sud, notamment la Gold Coast, venaient de la boucle du Niger ; ils étaient hausa, zarma, peulh et, presque tous, musulmans. Sur le territoire tem, quand un voyageur avait bénéficié d’une hospitalité généreuse au sein d’une famille, en récompense, il offrait sa religion au maître de maison. En cas d’acceptation, le convertisseur donnait, par amitié, son propre nom musulman au converti. Ainsi, si le voyageur s’appelait Adam, son hôte était nommé Adam. En devenant musulman l’hôte tem renonçait aux us et coutumes de son milieu ; il devenait un orphelin culturel. C’est là qu’intervenait un deuxième geste d’amitié : le voyageur convertisseur offrait son nom de clan au converti. C’était la seule voie pour l’orphelin culturel d’accéder à une nouvelle communauté, la communauté des musulmans. Ainsi, si notre convertisseur était du clan Kotokouré, le converti devenait membre du clan Kotokouré. Par la suite, tous les Adam furent considérés comme appartenant au clan Kotokouré. C’est pourquoi quand on salue un Adam, on lui dit « Kotokouré ! ». Au cas où Kotokro serait une mauvaise transcription de Kotokouré, on voit que le personnage Kotokouré en tant que voyageur et convertisseur de circonstance n’a pas le pouvoir de jouer un rôle spécial dans l’histoire des Tem, en tout cas pas plus que le convertisseur du premier Salifou tem ni le convertisseur du premier Boukari tem.
3. La thèse qui veut que le tem soit une pale imitation du kabiyè est née dans les années 1970 et a eu son aboutissement en 1975 avec la Réforme Malou, du nom du ministre de l’Education nationale de l’époque, qui a introduit deux langues togolaises dans l’enseignement primaire, l’éwé et le kabiyè. Eyadèma disait à qui voulait l’entendre que de son temps, on apprenait à lire et à écrire le kabiyè avant d’entrer à l’école. Il est vrai qu’à l’époque les écoles baptistes et méthodistes faisaient apprendre à lire et à écrire à leurs élèves l’éwé en zone éwé et le kabiyè en zone kabiyè. Eyadèma rêvait de réintroduire ce type d’apprentissage qui a bercé son enfance en l’étendant à l’ensemble des écoles publiques et privées du Togo. Ce qui était une initiation à la lecture des textes religieux chrétiens est ainsi devenu une obligation sans but dans le domaine laïc. Mais au plan national, devait-on autoriser chaque enfant à lire et à écrire sa langue maternelle ou fallait-il imposer quelques langues seulement ? La deuxième éventualité triompha et on limita le nombre des langues à choisir à deux, l’une pour le sud du pays et l’autre pour le nord. Au sud, étaient en compétition le mina, langue aussi véhiculaire que le français, sinon plus, et l’éwé. Pour éliminer le mina on a prétexté que l’éwé disposait d’une écriture et que le mina était un mauvais éwé parlé par des immigrés Gan venus d’El Mina dans l’actuel Ghana. Au nord le tem et le kabiyè étaient les seuls autorisés à compétir. On le sait, le tem est largement plus véhiculaire que le kabiyè, mais on utilisa les mêmes arguments qui ont prévalu à l’élimination du mina en inventant la thèse selon laquelle le tem, lui aussi, est un mauvais kabiyè. Sans dire qui étaient les étrangers qui auraient ainsi créé le tem, d’où ils venaient et quelle langue ils parlaient. Sans la moindre démonstration des caractéristiques propres à un « mauvais » parler. Or on sait que la déformation d’une langue par des apprenants adultes porte surtout sur la prononciation. L’apprenant a tendance à simplifier ce qui lui paraît complexe par rapport à sa langue d’origine. Si le Tem était le mauvais parler du kabiyè, on devrait s’attendre à ce que les sons du tem soient moins complexes que ceux du kabiyè. Or, qu’est-ce qu’on constate ? Le tem distingue les sons r et y, le kabiyè les confond en les prononçant indistinctement y. Le Tem distingue les sons m de maa ‘construire’ et nm de nmaa ‘écrire’, le kabiyè confond les deux sons et les prononce indistinctement m. On peut multiplier les exemples qui, tous, tendent à montrer que si dérivation il y avait, le sens de celle-ci ne serait certainement pas celui qu’on croit.
4. De quelles données dispose-t-on pour écrire l’histoire des peuples du Togo ? Pour l’histoire récente, les écrits coloniaux ; pour l’esclavage des témoignages de pasteurs ayant accueilli et interviewé les esclaves surpris en route par l’abolition et libérés au Libéria et en Sierra Leone ainsi que les archives des comptoirs d’esclaves telles que celles de Nantes. Au-delà on ne dispose que de la tradition orale. Les membres de l’auguste commission d’experts en histoire savent mieux que quiconque que la tradition orale est à manipuler avec précaution car elle est parsemée de pièges : notre mémoire oublie facilement les faits gênants et a tendance à exagérer les bons souvenirs ; nous avons la mauvaise habitude de traiter de manière hostile ceux qui ne sont pas de même culture que nous, en témoignent les vilains sobriquets par lesquels nous désignons leurs ethnies ; quand la mémoire de notre histoire ne repose sur aucun moyen mnémotechnique, elle se perd vite, pourtant quand nous sommes face à un black-out nous ne nous avouons jamais vaincus, nous prétendons alors que nous avons toujours été là où nous sommes, que nous sommes descendus du ciel. C’est ce que disent nombre de peuples africains tels que les Bété de Côte d’Ivoire, des Dogons du Mali ou nos frères Kabiyè. La tradition orale donne des indices certes, elle n’est pas une vérité à prendre à la lettre.
La langue est la source la plus ignorée dans cette histoire. Pourtant elle est à même de nous raconter notre histoire, sans complaisance. Les premières généalogies africaines, peut-être les seules qui aient une profondeur de plus de cinq mille ans ne doivent-elles pas leur élaboration à nos langues ? Pour le linguiste qui sait écouter la langue africaine qu’il étudie, elle lui parle de l’histoire récente, de l’histoire ancienne y compris de l’Egypte pharaonique. Le tem est bavard sur différents moments de l’histoire de ses locuteurs. Elle est loquace sur la période de l’esclavage, elle est intarissable sur l’Egypte ancienne dont elle trace le cadre géographique avant de parler des croyances, des procédés de momification, etc. Ce qui est vrai du tem l’est aussi pour les autres langues du Togo et d’ailleurs. La langue africaine est un site archéologique géant que faute de formation adéquate l’historien ignore.
5. Quel intérêt y a-t-il à publier une Histoire des Togolais à partir des données si peu fiables ? Patrice Lumumba, face à l’arrogance colonialiste, a émis le souhait de voir un jour les Africains écrire eux-mêmes leur histoire. Dans son entendement, il s’agit de prendre notre destin en main pour être les maîtres de notre histoire ; mais c’est aussi la possibilité d’échapper à l’histoire écrite pour nous par nos anciens maîtres. Cependant nous n’allons pas écrire notre histoire pour la fierté de montrer une histoire écrite par des Africains. Nous écrirons une histoire capable d’apporter sa contribution dans notre marche vers le progrès. Nous n’écrirons pas une histoire qui nous divise et nous affaiblit face à l’ennemi, à moins d’être complices de l’ennemi. La tradition orale non traitée peut être néfaste à l’unité nationale. Depuis nos ancêtres les Pharaons jusqu’à nos chefs traditionnels d’aujourd’hui en passant par les Etats modernes, on sait que l’histoire officielle n’est pas une collection des faits historiques objectifs. L’histoire officielle puise son contenu dans les faits historiques établis mais elle les traite de manière à ce qu’ils puissent servir l’objectif du Pouvoir en place. Tout dépend alors de la nature du Pouvoir et de son objectif : ce peut être un Pouvoir populaire et un objectif noble, celui de sortir le pays de la misère, de lui donner une puissance qui force le respect ; mais ce peut être malheureusement un Pouvoir imposé et un objectif ignoble d’asservissement du pays au profit d’une minorité nationale et de puissances étrangères.
6. Si Histoire des Togolais est de nature à diviser les Togolais il appartient à tout patriote, quelle que soit son ethnie, que son ethnie y soit traitée en victime ou non, de se battre pour amener le Pouvoir à avoir pour notre pays un objectif noble et, au cas où il s’en montrerait incapable, se battre pour l’avènement d’un Pouvoir qui nourrirait des ambitions nobles pour le Togo.
Zakari TCHAGBALE,  

Linguiste, Professeur de linguistique depuis 25 ans à l’Université de Cocody à Abidjan (Côte d’Ivoire) qui a publié de nombreux travaux sur les langues africaines en général et le Tem en particulier.  

ztchagbale@yahoo.fr  

Commentaires

  1. Tcha-Tikpi dit :

    Vous avez abattu un bon travail. On espère que le groupe de travail Gayibor comprendra.

  2. Boa dit :

    Enfin une énorme contribution aux débats sur l’histoire des togolais.
    Recevez mes remerciements

  3. zoul dit :

    merci beaucoup. pour des intêrèts partisans ces « historiens » sacrifient l’histoire des togolais. ta réaction est louable avec des preuves. que Dieu t’assiste afin que ces… cessent et que les dtogolais se sentent chez eux

  4. ouro dit :

    merci pour tout ce que vous faites pour le repere des togolais, en particulier les tem. s.v.p je voudrais avoir l’histoire de kadambara si possible par mon mail merci

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